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Lune: deuxième course à l’espace ?

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Dans les prochaines années, nous allons retourner sur la Lune. Pourquoi est-ce que j’en suis si sûr ?

Les Etats-Unis ont amorcé l’ambitieux programme Artemis de vols habités vers le pôle sud de la Lune, ainsi que le programme Gateway – une petite station spatiale proche de la Lune. L’Europe étudie la possibilité d’utiliser Ariane 6 pour effectuer des missions lunaires, et commence son programme EL3 d’atterrisseur lunaire (non habité). La Russie souhaite y aller aussi. L’inde y envoie des sondes scientifiquesIsraël aussi. La Chine a des plans pour y construire une base et a déjà commencé à y réaliser des exploits techniques.

Illustration par Dave Simonds pour The Economist, 2018.

Dans quel but ? Pourquoi se donner tant de mal alors que “nous y sommes déjà allés il y a 50 ans” 😩 ?

J’ai tenté d’expliquer la dernière fois pourquoi je pense que nous devrions explorer et nous installer dans l’espace.

Mais pourquoi tout le monde commence par un retour sur la Lune ?


Certains présentent le retour vers la Lune comme un concours d’ego entre les US et la Chine. Cette citation du directeur des missions lunaires chinoises est édifiante sur le sujet :

“L’univers est un océan, la Lune est les îles Diaoyu, Mars est l’île de Huangyan. Si nous n’y allons pas maintenant bien que nous en ayons la capacité, alors nos enfants nous le reprocheront. Si d’autres y vont, ils en prendront possession, et vous ne pourrez plus y aller même si vous en avez envie. C’est une raison suffisante.”Ye Peijian

Arrêtons-nous 30 secondes pour réfléchir aux implications d’une déclaration comme celle-ci, par une personne à un poste comme celui-là. Apparemment, ce serait aussi un discours tenu par certains aux Etats-Unis.

Bref, la Chine applique une stratégie pour se développer rapidement dans l’espace cislunaire ces prochaines décennies, afin de ne pas s’en voir priver l’accès. Et pour le moment, ils avancent à une vitesse impressionnante, sur tous les fronts. Une base lunaire en 2030. Un grand port spatial en orbite terrestre ravitaillé par des fusées réutilisables, d’où partent vers la Lune et le reste du système solaire des navettes propulsées par l’énergie nucléaire. Ça vous parait futuriste ? La Chine travaille dessus aujourd’hui, c’est leur feuille de route.

En réponse, le département de la défense des Etats Unis (DoD) a lancé un programme ambitieux de recherche sur la propulsion nucléaire thermique pour la première fois depuis les années 60. Le National Space Council (NSC) a recommandé au gouvernement de mettre en place :

  • Une politique concernant l’utilisation des ressources spatiales
  • Une stratégie pour défendre les intérêts stratégiques des Etats-Unis dans l’espace cislunaire
  • Un plan pour renforcer leur coopération dans l’espace avec les nations alliées

Ces derniers mois nous avons vu fleurir la directive SPD1, le programme Artemis, et les Accords Artemis – éléments dont les objectifs correspondent exactement aux recommandations du NSC.

La dimension géopolitique est donc bien toujours motrice, avec un petit air de compétition et de conflit sous-jacent. Premier arrivé, premier servi ? C’est dommage, car on a l’impression de tourner en rond et de porter dans l’espace nos conflits terrestres 😔. Il va falloir rester vigilants pour ne pas reproduire un schéma “Ouest contre Est”, comme un remake de l’OTAN vs. Pacte de Varsovie. Les Etats-Unis ont déjà un peu engagé la démarche avec leurs accords Artémis qui seraient réservés aux nations “aimant la liberté” selon le Vice-Président Mike Pence.

La Chine contre les Etats-Unis. Illustration du Financial Times.

Dans ce podcast du FISO (après 41m45s), Mike Gold, administrateur associé de la NASA, apporte un peu de nuance à cette impression que l’on pourrait avoir en lisant l’actualité.

Il y parle des Accords Artémis, et précise que les “zones de sûreté” introduites par cet accord ne sont pas une façon déguisée de mettre en place de la propriété privée sur le sol lunaire. Les zones de sûreté ne seraient pas des zones d’exclusion, elles n’interféreraient pas avec le droit de libre accès. Ce seraient simplement une implémentation du principe de non interaction du traité de l’espace, qui demande de ne pas interférer de façon dommageable avec les activités d’autrui. Il y donne l’exemple d’une zone de 15-30 mètres autour d’un rover, zone dans laquelle il pourrait causer des dommages en cas de dysfonctionnement. On est loin de ce qu’on aurait pu imaginer, où les Etats-Unis auraient déclaré un cratère entier comme zone exclusive sur la base des zones de sûreté 👍.

D’ailleurs, toujours selon Mike Gold, même s’il existe une loi aux Etats-Unis limitant la coopération de la NASA avec la Chine, cela n’empêcherait pas la Chine de rejoindre les Accords Artemis. Ils contiennent cependant un principe que la Chine ne respecte pas jusqu’à présent : celui de partager ouvertement les données scientifiques acquises. Fausse invitation ?

Peut-être existe-t-il une réelle discordance aux Etats-Unis. D’une part, le gouvernement qui tient un discours nationaliste et “America First”. De l’autre, la NASA qui oriente plutôt son discours autour du développement durable dans l’espace en y construisant une économie, et promeut la coordination pour prévenir la confusion et les conflits.

La Chine, de son côté, fait son bout de chemin et se dit ouverte aux coopérations. Dmitry Rogozin, directeur général de Roscosmos, s’est d’ailleurs dit plus intéressé par une coopération avec la Chine qu’avec les Etats-Unis pour établir une base lunaire. Selon lui, dans l’état actuel des choses, les Etats-Unis prennent trop le leadership et ce n’est du coup pas assez international. Ce sera intéressant de voir comment l’Europe réagis. Nous essaierons sûrement de coopérer avec tout le monde, mais par exemple si les systèmes Américains ne sont pas compatibles avec un futur standard Sino-Russe, quel design choisirons-nous ?

Tweets de @katlinegrey le 13/07/2020 transcrivant une interview de Dmitry Rogozin à la radio.

Tout le monde se dit ouvert aux coopérations, car personne ne voudrait passer pour le méchant de l’histoire, cela ferait fuir les partenaires potentiels. Espérons que ces discours de coopération ne soient pas que des façades, et qu’il y aura un rapprochement entre la Chine, la Russie, et les Etats-Unis. Même si cela ne prend pas la forme de projets conjoints, simplement le fait de s’accorder sur un nouveau cadre légal aurait une profonde signification.


Des traités internationaux empêchent la militarisation de l’espace, mais même en supposant qu’ils soient respectés, une nation qui ne déploie pas d’armes dans l’espace a quand même tout intérêt à y installer certaines infrastructures. Lesquelles ?

Aujourd’hui, beaucoup de services sont disponibles grâce à des machines qui sont dans l’espace. Que se passerait-il en cas de conflit ? S’ils venaient à être détruits ou simplement mis hors-service ? Perdre le positionnement GPS et les capacités de communications par satellite entraverait gravement les armées et la société civile. Plus d’observation par satellite. Plus de télévision. Plus de météo. Parfois, plus d’internet.

Qu’est-ce que la Lune a à voir là-dedans ? Et bien l’espace est grand, alors la Lune est loin. Mais pas trop loin. En fait, elle est à un endroit très intéressant qui fait qu’on met plusieurs jours à y voyager physiquement, mais seulement quelques secondes pour échanger des informations (les ondes radio voyagent à la vitesse de la lumière). On dispose également de matières premières sur place pour construire et survivre.

Une des ressources les moins reconnues de l’Espace, c’est qu’il permet de mettre beaucoup de distance entre vous et le reste de l’humanité. Le vide parfait et une gravité nulle ou réduite sont aussi utiles pour plein de trucs. Enfin bref…

Quelles installations uniques peut-on mettre en place sur la Lune ?

Il y a une façon assez évidente de profiter de la Lune : prendre avantage de la grande distance physique et du faible délai de communication. Par exemple, un centre d’archivage et de télécommunications haute sécurité. Si quelqu’un essayait de le détruire, on pourrais voir le missile arriver plusieurs jours à l’avance. Cela laisserait du temps pour l’intercepter et déplacer les données critiques ailleurs, car les données, elles, voyagent vite. Ce centre pourrait aussi être utilisé comme un relais de données et poste d’observation de la Terre. La face visible de la Lune fait toujours face à la Terre, quel meilleur endroit pour y installer un énorme télescope ? Sur Terre, il est possible de conduire des opérations militaires secrètes pour attaquer d’autres pays. En revanche, lancer un missile vers la Lune, ça serait spectaculaire, et tout le monde serait au courant. Selon les traités internationaux, ce serait sans ambiguïté une déclaration de guerre.

Ceci n’est qu’une idée. Un argument de dissuasion, qui sécurise les actifs spatiaux sans pour autant représenter une menace offensive. Pourquoi détruire des satellites de télécommunications ou d’observation s’il y a un relais disponible sur la Lune prêt à prendre la main quelques secondes plus tard ? D’autres formes de résilience existent. C’est par exemple beaucoup plus compliqué de détruire 100 satellites d’une constellation, qu’un seul satellite plus gros.

Aujourd’hui la Lune est un endroit distant dont on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine d’être sécurisé. Mais en fait, ce n’est pas si différent des océans ou des airs, il suffit de disposer des bons équipements et d’acteurs industriels compétents pour y établir une présence. Dans un futur peut-être pas si lointain, la Lune et l’espace de manière général pourraient devenir des endroits important pour la sécurité nationale. Alors il ne faut pas rater le coche et s’y faire une place. Je ne dis pas que j’approuve, mais on dirait que c’est une idée en vogue en ce moment. C’est explicite pour la Chine et les Etats-Unis, peut-être moins pour les autres, mais je vous met au défi de trouver des communications officielles qui présenteraient de meilleures raisons d’engager de si gros budgets. Y compris en Europe, qui investit des milliards pour être indépendante avec son lanceur Ariane et les satellites Galileo. Pour conserver son indépendance lorsque la Lune jouera un rôle central, l’Europe devra-t-elle développer ses propres vaisseaux habités ?

En tout cas, espérons que des conflits, catastrophiques pour la production de débris orbitaux, n’arriveront jamais, car on risquerait de perdre tout accès à l’espace.

C’est aussi pour ça qu’il faut des moyens de dissuasion…

Pas évident de savoir quoi penser de l’état actuel des choses.

3 replies on “Lune: deuxième course à l’espace ?”

Point de vue intéressant avec des arguments qui sont rarement mis en avant. C’est vrai que depuis le début de l’exploration les applications militaires ont toujours justifié les investissements dans le spatial. Je me demande si ce sera le cas pour l’exploration lunaire. Je rêve d’un projet lunaire pleinement international qui soit conduit par une stratégie de recherche scientifique et de développement technologique.

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